Loi Thomas
Au temps des empires
« Les nations n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts. » — Charles de Gaulle
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump impose au monde, avec plus ou moins de succès, sa partition. De manière unilatérale, il décide d’augmenter les droits de douane, de chercher à évincer le président du Venezuela, de menacer un État membre de l’OTAN de l’amputer d’une partie de son territoire, ou encore de se lancer dans une guerre au Moyen-Orient sans mandat international. Il négocie avec la Russie sur l’Ukraine sans l’accord de cette dernière et annonce, sans concertation, être disposé à lever les sanctions à l’encontre de Moscou, voire de Téhéran. Sans ménagement, il exige un soutien sans faille de ses alliés tout en les traitant avec désinvolture.
L’Europe subit les soubresauts de cette politique et en paie le prix fort sur le plan économique. Elle est confrontée à une montée des tensions commerciales, marquées par la volonté américaine d’imposer des droits de douane plus élevés afin de protéger son économie. Elle doit également composer avec des exigences croissantes en matière d’investissements et d’approvisionnements énergétiques. Dans le même temps, la hausse de plus de 50 % du prix du baril fragilise une économie européenne qui se remettait à peine du choc énergétique consécutif à la guerre en Ukraine.
L’Europe devient également une variable d’ajustement dans le bras de fer entre les États-Unis et la Chine. Une partie des exportations chinoises, pénalisées par les barrières américaines, est redirigée vers le marché européen, accentuant la pression concurrentielle sur les entreprises locales. En ayant, de facto, délégué une partie de son pouvoir diplomatique, elle se retrouve marginalisée dans les grandes négociations internationales. Absente des discussions sur l’Ukraine comme de celles relatives au Moyen-Orient, elle peine à faire entendre sa voix alors même qu’elle devrait être en première ligne.
En choisissant de rester à la remorque des États-Unis, l’Europe souffre d’un déficit croissant de légitimité et de visibilité. Elle redécouvre, à ses dépens, que les États-Unis agissent avant tout en fonction de leurs intérêts nationaux. Ce constat n’est pas nouveau ; il s’impose toutefois avec une acuité particulière depuis une vingtaine d’années, les autorités américaines s’embarrassant de moins en moins de circonvolutions. Avec l’actuel président, le hard power s’affirme sans détour, selon une logique assumée de rapport de force, voire de prédation.
Ce basculement marque le retour d’un monde d’empires, où les grandes puissances organisent leurs sphères d’influence, sécurisent leurs approvisionnements et orientent les flux commerciaux à leur avantage. Dans cet univers, les règles s’effacent derrière les rapports de force, et les interdépendances deviennent des instruments de puissance. Pour les investisseurs, ce basculement se traduit par un retour durable du risque géopolitique et une fragmentation accrue des performances entre zones.
Le suivisme a contribué à faire de l’Union européenne le maillon faible du jeu diplomatique international. Il est désormais urgent qu’elle définisse clairement ses intérêts et ses objectifs stratégiques. À cet égard, l’exemple chinois mérite attention : depuis plusieurs années, Pékin mène une politique méthodique de sécurisation de ses approvisionnements et de ses débouchés, notamment à travers les nouvelles routes de la soie.
Cette réflexion doit, en particulier, porter sur la question énergétique. La réduction des importations russes a conduit de nombreux pays européens à substituer une vulnérabilité à une autre, en renforçant leur exposition à de nouveaux fournisseurs, au premier rang desquels les États-Unis. Sur le plan technologique, l’Europe doit également se fixer des objectifs d’autonomie afin d’éviter toute situation de fragilité face aux entreprises américaines et chinoises. Elle doit, en outre, intégrer la réalité continentale et envisager, à terme, les conditions d’une réinitialisation de ses relations avec la Russie. Force est de constater que, depuis la fin de l’URSS en 1991, les incompréhensions réciproques ont été nombreuses, alimentant une montée progressive des tensions.
Si l’Europe apparaît aujourd’hui entre deux eaux, parfois tétanisée par ses contradictions, elle dispose néanmoins d’atouts considérables. Elle constitue l’un des premiers marchés de consommateurs solvables au monde. Son territoire est structuré par des infrastructures de transport denses et efficaces. Elle abrite de nombreuses entreprises leaders dans des secteurs stratégiques : défense, aéronautique, construction, énergie ou encore agroalimentaire. Elle possède surtout un avantage décisif : une qualité de vie qui demeure sans équivalent. Première destination touristique mondiale, elle exerce une attraction durable sur les populations du monde entier.
Région économique majeure, fondée sur des normes solides et reconnues, l’Europe doit désormais retrouver une voix sur la scène internationale. À défaut, elle risque de demeurer un marché dans un monde redevenu un champ de puissances. L’histoire récente avait laissé croire que les marchés pouvaient s’abstraire de la puissance ; le temps des empires rappelle qu’ils en sont, plus que jamais, dépendants.
Jean-Pierre Thomas – Président de Thomas Vendôme Investment