Categories

  • No categories

Other Publications

  • Loi Thomas

    9/03/1997 • Reading time: 2 min
  • Rapport sur la création d’un espace économique euro-russe

    9/03/2012 • Reading time: 2 min
  • Livre Blanc sur les privatisations

    9/06/1993 • Reading time: 2 min

Most read articles

  • Les nouvelles frontières de la gestion d’actifs

    5/06/2026 • Reading time: 4 min
  • Évitons une nouvelle guerre de cent ans

    27/08/2021 • Reading time: 3 min
  • Demain sera un autre jour 

    1/08/2022 • Reading time: 2 min
30 May 2026 • Divers

L’incertitude de la guerre

Empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire et de disposer de capacités susceptibles de menacer directement Israël ainsi que les alliés occidentaux constituait, a priori, l’objectif premier de Donald Trump. Pour y parvenir, l’hypothèse d’un changement de régime à Téhéran semblait avoir été retenue. En arrière-plan, la perspective d’un contrôle plus étroit des importantes réserves pétrolières iraniennes n’était pas absente des réflexions américaines. Trois mois après le début du conflit, le constat apparaît pourtant plus nuancé. Malgré la disparition d’Ali Khamenei et de plusieurs hauts responsables du régime, la République islamique a démontré une capacité de résistance que beaucoup jugeaient improbable.

En décidant de bloquer le détroit d’Ormuz, Téhéran a exploité l’une de ses rares mais redoutables armes stratégiques. Face à cette initiative, les États-Unis n’ont trouvé d’autre réponse que l’instauration d’un contre-blocus. Dès lors, l’économie mondiale s’est retrouvée prisonnière d’un affrontement régional devenu crise énergétique globale. Les tensions sur l’approvisionnement en pétrole et en gaz alimentent les craintes de pénuries et ravivent le spectre d’un choc comparable à ceux des années 1970. Dans ces conditions, l’Iran peut entretenir le récit d’une victoire politique en faisant de la levée des sanctions internationales le préalable à toute réouverture du détroit. Washington, de son côté, est confronté à des contradictions croissantes. Les monarchies du Golfe, alliées des États-Unis, voient leurs revenus pétroliers amputés par la paralysie du trafic maritime. Dans le même temps, la Maison-Blanche demeure liée à Israël et à Benyamin Netanyahou, pour qui la guerre constitue également un facteur de survie politique.

Au-delà du Moyen-Orient, cette crise livre plusieurs enseignements. Elle rappelle que la puissance militaire ne garantit pas la victoire politique. Les États-Unis avaient déjà fait l’expérience de cette réalité en Afghanistan puis en Irak. Ils la redécouvrent aujourd’hui en Iran. La Chine qui observe attentivement ce conflit peut en conclure que la puissance américaine est moins irrésistible qu’elle ne le paraissait. Elle peut également mesurer le coût potentiel d’une opération contre Taïwan, qui pourrait se transformer en conflit long et particulièrement onéreux si la résistance locale s’avérait déterminée. Malgré tout, la Chine pourrait apparaître comme l’un des principaux bénéficiaires indirects de la crise. Depuis plusieurs années, les autorités chinoises s’efforcent de sécuriser leurs approvisionnements énergétiques en renforçant leurs liens avec la Russie, l’Iran, les pays d’Asie centrale ou plusieurs États africains. La crise actuelle ne peut que conforter cette stratégie. Parallèlement, la Chine accélère la mise en place de mécanismes financiers destinés à réduire sa dépendance au dollar et à limiter l’efficacité d’éventuelles sanctions occidentales. La guerre au Moyen Orient risque ainsi d’accélérer la fragmentation du système international. Le soutien américain n’apparaît plus comme une garantie absolue de stabilité. Les déclarations parfois contradictoires de Donald Trump ont nourri les interrogations de nombreux partenaires de Washington, des pays du Golfe jusqu’aux Européens..

L’Europe apparaît comme l’une des victimes potentielles de cette nouvelle déstabilisation géopolitique. Dépourvue de véritable autonomie stratégique, fortement dépendante des importations énergétiques et confrontée à des finances publiques déjà fragilisées, elle subit les conséquences du conflit sans disposer des moyens nécessaires pour en modifier l’évolution. Cette nouvelle poussée des prix de l’énergie intervient alors même que la croissance européenne ralentissait déjà sous l’effet du vieillissement démographique, de l’affaiblissement des gains de productivité et du recul du commerce international. L’Union européenne dispose pourtant d’atouts considérables : une population de près de 450 millions d’habitants et le premier marché commercial de la planète. Mais elle demeure handicapée par ses divisions politiques. Les premiers effets économiques de la guerre sont déjà perceptibles. Les entreprises industrielles voient leurs coûts de production progresser rapidement tandis que les ménages réduisent leurs dépenses. Les secteurs les plus énergivores — chimie, sidérurgie, transport aérien, automobile ou logistique — enregistrent une dégradation de leurs marges. En Allemagne, en Italie ou en France, les enquêtes de conjoncture témoignent déjà d’un affaiblissement des perspectives d’investissement. Plus profondément, cette crise remet en cause certains des fondements de la mondialisation construite depuis la fin de la guerre froide. Pendant trois décennies, la prospérité mondiale a reposé sur la libre circulation des marchandises et sur la sécurité des routes maritimes garantie par la puissance navale américaine. Or, les événements actuels démontrent qu’un simple goulet d’étranglement géographique peut suffire à désorganiser l’ensemble de l’économie mondiale. Le détroit d’Ormuz rejoint ainsi la liste des points névralgiques de la mondialisation, aux côtés du canal de Suez, du détroit de Malacca ou encore du détroit de Taïwan.

Cette guerre pourrait ainsi constituer une étape supplémentaire dans la recomposition de l’ordre mondial. L’économie internationale entrerait alors dans une période durablement moins coopérative, structurée autour de blocs régionaux plus autonomes, de rivalités commerciales récurrentes et d’une croissance potentiellement plus faible. Après plusieurs décennies fondées sur l’abondance énergétique, l’ouverture des marchés et la sécurisation des échanges par les États-Unis, le monde redécouvre brutalement une vérité ancienne : la géographie, la puissance et la rareté n’ont jamais cessé de gouverner les relations internationales.

Cette dernière phrase est d’ailleurs très proche de l’esprit de Raymond Aron : derrière les idéologies et les proclamations, les rapports de force finissent toujours par reprendre leurs droits.

Jean-Pierre Thomas – Président de Thomas Vendôme Investment

See other articles