Loi Thomas
La France face à ses impasses !
Le dernier budget d’un quinquennat constitue toujours un exercice singulier. À quelques mois d’une élection présidentielle, chacun sait qu’une partie des mesures adoptées pourra être revue, amendée ou supprimée par la nouvelle majorité. En 2026, cette fragilité habituelle est accentuée par l’absence de majorité à l’Assemblée nationale. À l’approche du scrutin présidentiel, les groupes politiques seront d’autant moins enclins à soutenir des dispositions impopulaires qu’elles pourraient être utilisées contre leur propre candidat.
À cette contrainte politique s’ajoute désormais celle des marchés financiers. La France aborde la discussion budgétaire sous la surveillance étroite des investisseurs. Le ralentissement de la croissance, le retour des tensions inflationnistes et les incertitudes politiques se traduisent par une augmentation de la prime de risque exigée sur la dette souveraine française. Dans ces conditions, le gouvernement de Sébastien Lecornu dispose de marges de manœuvre extrêmement réduites. Faute de pouvoir engager une véritable remise à plat des finances publiques, il est condamné à rechercher des économies immédiates et des recettes supplémentaires, sans même être assuré d’obtenir une majorité pour les voter.
L’urgence budgétaire favorise ainsi les mesures de circonstance et les jeux de transfert. Pourtant, le principal problème français dépasse largement celui du budget. Il réside dans l’insuffisance de la production. En valeur absolue, les dépenses sociales par habitant ne sont pas radicalement différentes de celles constatées en Allemagne ou dans plusieurs pays d’Europe du Nord. Leur poids dans le PIB est, en revanche, nettement supérieur car la richesse produite par habitant est plus faible.
Au regard de sa population et de son niveau de développement, la France souffre d’un déficit de production qui peut être évalué autour de 10 % du PIB. Celui-ci trouve notamment son origine dans un taux d’emploi insuffisant aux deux extrémités de la vie active, chez les moins de 30 ans comme chez les plus de 60 ans, auquel s’ajoute l’affaiblissement des gains de productivité. Dès lors que l’assiette de création de richesse est trop étroite, le financement des dépenses publiques repose sur un nombre plus limité d’actifs et d’entreprises. Les prélèvements augmentent, les revenus nets sont comprimés et l’incitation à produire, investir ou travailler davantage s’en trouve affaiblie. Un cercle vicieux s’installe : le poids croissant des dépenses entraîne celui des prélèvements, qui fragilise à son tour le potentiel de croissance et contribue à l’appauvrissement relatif du pays.
La difficulté tient au fait qu’aucun consensus ne se dégage aujourd’hui pour rompre avec cette mécanique. Toute remise en cause d’un avantage considéré comme acquis provoque immédiatement des résistances, alors même que l’accumulation des déséquilibres finit inévitablement par en organiser l’érosion. Plutôt que de rechercher les moyens d’une correction collective, le débat public privilégie trop souvent la désignation de responsables : les étrangers, l’Europe, les retraités, les plus aisés sont successivement convoqués. La formule de Sartre conserve ainsi une troublante actualité : « L’enfer, c’est les autres. »
Un certain fatalisme semble également gagner une partie de l’opinion. Puisque les gouvernements successifs n’arrivent pas à rétablir les comptes publics, l’idée progresse que l’ajustement finira par être imposé de l’extérieur, par les institutions européennes ou, dans un scénario extrême, par le Fonds monétaire international. Une telle issue constituerait pourtant un saut dans l’inconnu. Des mesures imposées dans l’urgence pourraient provoquer de fortes tensions sociales et politiques et alimenter les forces favorables à une rupture avec l’Union européenne. La France entrerait alors dans une période de profonde instabilité qui, compte tenu de son poids économique et politique, ne manquerait pas de déstabiliser l’ensemble européen.
Certains considèrent que ce scénario est précisément trop dangereux pour que la Commission européenne et la Banque centrale européenne le laissent se produire. C’est possible. L’histoire rappelle cependant que les crises ne suivent pas toujours le scénario considéré comme le plus rationnel. D’autres voient dans une rupture avec les contraintes européennes le moyen de restaurer une souveraineté nationale. Une telle souveraineté pourrait néanmoins se révéler largement théorique si elle devait s’accompagner d’une crise financière, d’une forte inflation et d’une chute du niveau de vie. Plus l’ajustement est différé, plus son coût risque, en tout état de cause, d’être élevé.
Les crises grecque, portugaise et espagnole du début des années 2010 ont montré ce que pouvait signifier un redressement décidé sous la contrainte. La réduction des revenus et de la consommation y avait touché une grande partie de la population. La diminution récente du pouvoir d’achat en France resterait modeste au regard des ajustements subis par certains pays du sud de l’Europe à cette époque.
Le véritable débat de la prochaine élection présidentielle devrait donc porter moins sur la répartition d’une richesse insuffisante que sur les moyens d’en produire davantage. L’emploi, la productivité, l’investissement et la croissance devraient retrouver une place centrale. L’allégement de certaines contraintes, la remise en cause des situations de rente et le renforcement de la concurrence figurent parmi les pistes qui méritent d’être examinées.
La France possède encore de solides atouts pour éviter qu’un redressement lui soit imposé dans l’urgence. Elle dispose d’entreprises performantes, d’une épargne abondante, d’infrastructures de qualité et d’une population active largement qualifiée. Ces ressources permettent encore d’envisager un ajustement choisi plutôt qu’un ajustement subi. À une condition cependant : remettre la production, le travail et la création de richesse au centre du débat public, au lieu de rechercher en permanence les moyens de partager autrement une richesse qui ne progresse plus suffisamment.
Jean-Pierre Thomas
Président de Thomas Vendôme Investment