Loi Thomas
Retraites : un tunnel sans fin !
Depuis plus de trois décennies, la question des retraites est devenue en France l’exemple même du sujet que chacun sait incontournable mais que personne ne souhaite réellement affronter. Depuis la publication du Livre blanc de Michel Rocard au début des années 1990, les gouvernements successifs ont tenté, avec plus ou moins de détermination, d’adapter le système à l’évolution démographique. Chaque réforme a cependant suscité des oppositions virulentes, comme si toute remise en cause de l’existant relevait de l’inacceptable. La réforme de 2023 n’a pas échappé à cette règle et son application demeure aujourd’hui suspendue à l’issue des prochaines échéances politiques. Pourtant, les réalités démographiques ne se négocient pas. L’espérance de vie progresse, les générations nombreuses du baby-boom arrivent à des âges avancés et la natalité s’affaiblit. Le rapport entre actifs et retraités se dégrade inexorablement. Il était de 4 pour un dans les années 1960, il est désormais de 1,7 pour un avant de s’abaisser d’ici le milieu du siècle à 1,4 pour 1.
Le débat français souffre d’un mal profond : chacun accepte la nécessité d’une réforme à condition qu’elle concerne les autres. Les actifs refusent de travailler davantage pour financer les pensions actuelles ; les retraités refusent toute remise en cause de leurs droits acquis ; les entreprises sont régulièrement désignées comme une source de financement inépuisable ; les contribuables les plus aisés sont présentés comme une solution miracle. Cette approche permet d’éviter le débat de fond mais ne résout aucun problème.
Les entreprises ne peuvent absorber indéfiniment de nouvelles charges sans conséquences sur l’emploi, les salaires ou les prix. Quant aux contribuables les plus fortunés, leur contribution peut être accrue à la marge mais elle ne saurait combler durablement un déséquilibre qui se chiffre en dizaines de milliards d’euros. Les équations économiques demeurent ce qu’elles sont : lorsqu’une société produit insuffisamment de richesses, elle doit arbitrer entre ses dépenses ou accroître sa capacité de production. C’est précisément sur ce terrain que la France accuse un retard préoccupant. Le pays souffre moins d’un manque de ressources que d’un déficit d’activité. Si son taux d’emploi rejoignait celui observé en Allemagne ou aux Pays-Bas, le produit intérieur brut serait supérieur de plusieurs centaines de milliards d’euros. Cette différence représente davantage que la plupart des débats budgétaires qui agitent régulièrement la vie publique. Elle traduit un potentiel économique largement sous-exploité.
L’expérience de plusieurs pays européens mérite à cet égard d’être méditée. La Grèce, l’Espagne ou encore le Portugal ont traversé au cours des années 2010 des crises d’une ampleur sans commune mesure avec les difficultés actuelles de la France. Les ajustements ont été douloureux, parfois socialement éprouvants, mais ils ont permis de restaurer la compétitivité, de relancer l’emploi et d’assainir progressivement les finances publiques. Dix ans plus tard, ces pays affichent souvent des performances économiques et budgétaires que la France pourrait leur envier. Dans notre pays, le débat tend au contraire à se focaliser sur la recherche de responsables. Les baby-boomers sont régulièrement accusés d’être à l’origine de tous les déséquilibres. Cette tentation du procès générationnel constitue une impasse. Opposer les générations ne crée ni emplois, ni croissance, ni recettes supplémentaires pour financer notre protection sociale.
La véritable question est celle du partage de l’effort et de la création de richesses. Une augmentation du volume global de travail paraît difficilement évitable. Elle peut prendre différentes formes : allongement progressif des carrières, amélioration du taux d’emploi des seniors, hausse du temps de travail effectif ou réduction de certains dispositifs qui limitent la participation au marché du travail. Mais cette évolution ne sera acceptée que si elle s’accompagne d’une amélioration tangible des rémunérations et des perspectives offertes aux actifs.
Dans le même temps, une remise à plat des mécanismes de prélèvements apparaît nécessaire. Les exonérations de cotisations sociales se sont accumulées au fil des décennies au point de former un ensemble complexe, coûteux et parfois contre-productif. Une simplification du financement de la protection sociale, associée à une diminution des impôts qui pèsent sur la production et l’investissement, permettrait de renforcer la compétitivité sans fragiliser notre modèle social.
Au-delà des retraites, c’est finalement la question du dynamisme économique français qui est posée. Depuis plusieurs années, la France s’installe dans une croissance faible, une dette élevée et une défiance généralisée. Cette lente érosion nourrit le pessimisme collectif et favorise l’immobilisme. Le pays dispose pourtant d’atouts considérables : une démographie encore relativement favorable à l’échelle européenne, une épargne abondante, des infrastructures de qualité et des entreprises performantes dans de nombreux secteurs. Encore faut-il accepter les adaptations nécessaires pour les valoriser.