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Réflexions sur le temps présent

La décision rendue le 14 août par le Conseil constitutionnel à propos de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans dépasse largement la seule question du numérique. Elle met en lumière une contradiction profondément française : réclamer toujours davantage de protection de la puissance publique tout en dénonçant simultanément son omniprésence. En censurant l’article premier de la loi, le Conseil constitutionnel n’a pas entendu trancher le débat sur les dangers auxquels les réseaux sociaux exposent les enfants. Il a rappelé que la réponse apportée par le législateur devait respecter plusieurs libertés fondamentales. Une interdiction générale aurait notamment privé les adolescents de services qui participent à leur information ou leur permettent de communiquer. Surtout, sa mise en œuvre aurait supposé de vérifier l’âge de l’ensemble des utilisateurs, y compris majeurs, avec les conséquences que cela implique pour la protection de la vie privée. La décision a suscité des critiques, certains reprochant aux sages de la rue de Montpensier de s’opposer à une volonté politique largement partagée. Ce procès paraît excessif. Le Conseil constitutionnel a précisément pour fonction de rappeler que, dans un État de droit, une majorité politique ne peut pas s’affranchir des principes constitutionnels, aussi légitime soit l’objectif poursuivi. L’épisode est cependant révélateur d’un phénomène plus général. Face à un problème de société, le premier réflexe demeure trop souvent celui de l’interdiction et de la loi. S’agissant des réseaux sociaux, la question mérite pourtant d’être posée autrement. La protection des enfants ne relève-t-elle pas d’abord des familles et de l’éducation ? L’État peut fixer des règles, contraindre les plateformes, sanctionner certains abus et protéger les mineurs. Il ne saurait cependant se substituer aux parents dans tous les actes de la vie quotidienne. Croire qu’une interdiction législative suffira à tenir les adolescents éloignés des réseaux sociaux apparaît, de surcroît, bien optimiste. À l’heure des VPN, des multiples services de messagerie, des plateformes étrangères et désormais de l’intelligence artificielle, une frontière juridique est aisément contournable. Une loi qui ne peut être effectivement appliquée risque de fragiliser la norme plus qu’elle ne la renforce.

L’enjeu devrait donc être également éducatif : apprendre à utiliser les réseaux, à identifier les fausses informations, à protéger ses données personnelles, à déjouer les escroqueries et à comprendre les mécanismes de dépendance qui caractérisent certaines plateformes. Autrement dit, préparer les individus à exercer leur liberté plutôt que prétendre supprimer les risques auxquels cette liberté les expose.  Cette contradiction entre autonomie revendiquée et protection réclamée ne concerne évidemment pas le seul univers numérique. Elle traverse une grande partie de la vie économique et sociale française. Les Français dénoncent volontiers la bureaucratie, l’inflation normative, les prélèvements et l’intervention de l’État. Dans le même temps, à chaque difficulté économique, sociale ou sectorielle, l’appel à la puissance publique est presque immédiat. Une crise appelle un plan, un problème appelle une aide et une inquiétude appelle une nouvelle réglementation. Le milliard d’euros est même devenu une sorte d’unité minimale de crédibilité de l’action publique.

Ce mécanisme produit ses propres effets cumulatifs. Les textes s’ajoutent aux textes, les dispositifs aux dispositifs, les exceptions aux exceptions. Le stock d’articles réglementaires consolidés en vigueur est ainsi passé de 177 193 en 2005 à 267 910 au début de 2026, soit une progression de plus de 50 %. La complexité administrative n’est pas seulement le produit d’une bureaucratie qui fonctionnerait en vase clos. Elle est aussi la conséquence d’une société qui demande en permanence à la règle publique de résoudre des situations toujours plus nombreuses et particulières. Une dépense, une exonération ou un avantage fiscal sont relativement faciles à instituer ; leur suppression est infiniment plus délicate. Les allègements de cotisations sociales, dont le développement a accompagné notamment la réduction du temps de travail et les politiques successives de soutien à l’emploi, représentent aujourd’hui plus de 85 milliards d’euros. Les 465 dépenses fiscales recensées en 2026 atteignent, de leur côté, 88,3 milliards d’euros. Ces montants ne constituent évidemment pas, dans leur totalité, des économies immédiatement réalisables. Certains dispositifs poursuivent des objectifs économiques ou sociaux légitimes. Mais leur accumulation illustre une difficulté française bien connue : ce qui est présenté comme temporaire tend à devenir permanent et ce qui bénéficie à une catégorie particulière devient rapidement un acquis dont la remise en cause est politiquement périlleuse. Tout le monde peut souhaiter la suppression des « niches » tant qu’il s’agit de celles des autres. C’est ici que se noue une autre contradiction. Au nom de l’égalité, l’opinion se prononce volontiers contre les privilèges et les régimes dérogatoires. Mais dès qu’une réforme touche un avantage identifié, une profession, un territoire, une catégorie de contribuables ou de bénéficiaires, les oppositions se cristallisent. Les gouvernements successifs en ont souvent fait l’expérience.

L’État se retrouve ainsi prisonnier du rôle qu’il a progressivement endossé. Assureur contre les crises, soutien des entreprises, garant du pouvoir d’achat, financeur des collectivités, protecteur des secteurs fragiles et correcteur de presque toutes les inégalités, il tire une partie de sa légitimité de sa capacité à intervenir. Les citoyens, en retour, se sont habitués à cette présence. Chacun déplore le système dans son ensemble tout en défendant les dispositifs dont il bénéficie individuellement. Cette situation explique en partie le sentiment d’impuissance qui gagne aujourd’hui le débat public français. Certains en viennent à considérer qu’aucune réforme véritable ne serait possible sans une contrainte extérieure, allant jusqu’à évoquer, à titre de scénario extrême, une intervention du Fonds monétaire international ou une pression accrue des institutions européennes.

La France en est évidemment loin. Souhaiter une telle issue serait d’ailleurs singulier. Quand un pays perd une partie de sa capacité à choisir ses propres ajustements, les décisions qui lui sont imposées sont rarement plus douces que celles qu’il refusait auparavant de prendre.

Le véritable enjeu est donc moins de savoir si la France est réformable que de déterminer si elle acceptera de procéder elle-même aux arbitrages nécessaires. Gouverner consiste précisément à choisir entre des intérêts contradictoires, à fixer des priorités et parfois à renoncer.

Une société adulte ne peut simultanément réclamer davantage de liberté, davantage de protection, moins d’impôts, davantage de dépenses, moins de normes et davantage de garanties. Choisir ou subir : telle pourrait bien être l’une des questions centrales des années à venir.

Jean-Pierre Thomas

Président de Thomas Vendôme Investment

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