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Education : l’inquiétante dérive

Selon la dernière étude de l’OCDE, le niveau des élèves français recule, comme dans un grand nombre de pays développés. La France se situe désormais en dessous de la moyenne de l’OCDE en mathématiques et en compréhension de l’écrit, tout en demeurant légèrement au-dessus en sciences. Dans un classement mécanique des résultats, elle se situe autour de la 27e place en sciences, de la 28e en lecture et de la 33e  en mathématiques. Elle reste nettement distancée par Singapour, plusieurs systèmes éducatifs asiatiques, le Japon ou la Corée du Sud, mais également par des pays européens comme l’Estonie ou le Royaume-Uni.

À chaque publication de l’enquête PISA, le même débat ressurgit en France : faut-il augmenter les moyens consacrés à l’école ? La question est légitime mais elle ne saurait, à elle seule, expliquer la dégradation des résultats. La France consacre déjà des sommes importantes à l’éducation, même si son effort est relativement faible pour l’enseignement primaire. L’encadrement des élèves y est également moins favorable que dans plusieurs pays comparables. À l’inverse, les élèves français passent davantage d’heures en classe que la moyenne de l’OCDE. Le problème ne se réduit donc ni à une question de crédits ni à celle du temps scolaire. Il est plus profond. Il concerne l’organisation du système éducatif, mais aussi la place accordée à l’école, au savoir et à l’effort dans la société.

Dans les pays asiatiques qui figurent régulièrement en tête des classements internationaux, l’éducation demeure une priorité familiale et nationale. L’apprentissage y repose souvent sur une forte discipline, des exigences élevées et un contrôle plus strict de certains usages numériques. Ce modèle possède évidemment ses limites. La pression exercée sur les élèves peut être importante et avoir des conséquences psychologiques réelles. D’autres pays ont privilégié des voies différentes. Le Royaume-Uni, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande ont notamment cherché à renforcer l’implication des élèves, l’autonomie des établissements et l’encadrement des nouveaux outils numériques.

En France, l’école doit aujourd’hui assumer des missions toujours plus nombreuses quand, parallèlement, la cellule familiale tend parfois à se décharger sur elle d’une partie de son rôle éducatif. L’exposition massive des enfants aux écrans constitue également un bouleversement dont les effets commencent seulement à être mesurés. Le temps consacré à la lecture ou à l’écriture diminue au profit des vidéos courtes, des réseaux sociaux et du « scrolling ». Les capacités de concentration sont sollicitées d’une manière profondément différente de celle des générations précédentes.

La diffusion de l’intelligence artificielle ouvre une nouvelle étape. Elle ne saurait évidemment être tenue responsable d’un recul des résultats scolaires amorcé avant son apparition, mais elle pourrait amplifier certaines tendances si son utilisation n’est pas accompagnée. L’enjeu n’est pas de bannir les nouvelles technologies de l’école mais d’apprendre à s’en servir sans renoncer à l’acquisition des savoirs fondamentaux. Une intelligence artificielle ne dispense pas de savoir lire, écrire, calculer ou raisonner ; elle rend même ces compétences plus nécessaires pour pouvoir contrôler et exploiter correctement les réponses qu’elle fournit.

Cette évolution pose directement la question de la valeur accordée à l’effort. Dans une société qui privilégie de plus en plus l’immédiateté, l’apprentissage reste, par définition, un processus long. Acquérir des connaissances, maîtriser une langue étrangère, comprendre les mathématiques ou devenir ingénieur exige des années de travail. Les filières sélectives, qui incarnent cette logique de l’effort, ont pourtant souvent été regardées avec méfiance. Certaines classes préparatoires éprouvent désormais des difficultés à attirer des étudiants tandis que les grandes écoles ont multiplié et diversifié leurs voies d’accès.

Les difficultés scolaires touchent par ailleurs davantage certains publics. Dans de nombreux pays développés, les garçons décrochent plus fortement que les filles. Le rapport à l’autorité scolaire y est souvent plus conflictuel et la réussite académique moins valorisée dans certains environnements. Pour les filles, le diplôme demeure davantage perçu comme un instrument d’autonomie et d’émancipation, ce qui contribue sans doute à leur plus grande persévérance scolaire.

Le recul éducatif n’est pourtant pas seulement une question scolaire. Il constitue un enjeu économique majeur. Dans les économies avancées, le capital humain est devenu l’un des principaux déterminants de la croissance. Dans un monde où les pays développés ne peuvent plus rivaliser avec les économies émergentes par le seul coût du travail, leur avantage comparatif repose sur la qualification, l’innovation, la recherche et la capacité à produire des biens et des services à forte valeur ajoutée.

La baisse des compétences fondamentales intervient ainsi au plus mauvais moment. Les économies occidentales sont confrontées simultanément au vieillissement démographique, à la transition énergétique et à la révolution numérique. Elles auront besoin de davantage d’ingénieurs, de techniciens, de chercheurs, de développeurs, mais aussi de salariés capables de s’adapter rapidement à des métiers dont le contenu évoluera profondément.

En France, les entreprises font déjà état de difficultés persistantes de recrutement dans de nombreux secteurs industriels et techniques. Le recul de la productivité et celui de l’industrie ne sauraient évidemment être imputés à la seule école, mais la qualité de la formation initiale et professionnelle joue nécessairement un rôle dans la capacité d’une économie à monter en gamme.

L’enjeu est également social. L’école reste l’un des principaux instruments de mobilité sociale. Lorsque les compétences de base reculent, les premières victimes sont les jeunes issus des milieux les moins favorisés. Les familles les mieux dotées en capital culturel ou financier disposent de davantage de moyens pour compenser les insuffisances du système scolaire. Les autres risquent davantage de se retrouver cantonnées dans des emplois peu qualifiés et faiblement rémunérés. Le recul scolaire peut ainsi devenir un facteur supplémentaire d’accroissement des inégalités. Rompre cette spirale exige donc une mobilisation qui dépasse largement l’Éducation nationale. Les parents demeurent les premiers éducateurs. La valorisation du travail scolaire, le contrôle du temps passé devant les écrans et l’apprentissage de l’autonomie commencent bien avant l’entrée au collège ou au lycée.

L’attractivité des métiers de l’enseignement constitue évidemment l’autre versant du problème. En France, la rémunération des professeurs du primaire demeure sensiblement inférieure à celle des actifs diplômés du supérieur. À long terme, un pays ne peut espérer attirer durablement des enseignants de qualité sans leur offrir des conditions de carrière et de reconnaissance à la hauteur de la mission qui leur est confiée.

Les performances du Royaume-Uni, de l’Estonie ou de plusieurs pays d’Europe du Nord rappellent néanmoins que le déclin n’est pas une fatalité. Les systèmes éducatifs peuvent évoluer et leurs résultats s’améliorer. Encore faut-il considérer l’éducation non comme une dépense parmi d’autres mais comme un investissement. Dans une économie fondée toujours davantage sur la connaissance et l’innovation, la qualité de l’école conditionne une partie de la croissance future. Les infrastructures, les technologies et les capitaux financiers sont indispensables, mais ils ne produisent durablement de la richesse que s’ils peuvent s’appuyer sur des femmes et des hommes suffisamment formés pour les utiliser et les améliorer. Le capital humain est sans doute l’investissement le plus patient qui soit. C’est aussi, pour un pays, l’un des plus rentables.

Jean-Pierre Thomas

Président de Thomas Vendôme Investment

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