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2 September 2026 • Divers

L’épreuve budgétaire

À chaque préparation budgétaire difficile, la France redécouvre les vertus supposées du gel des dépenses. Pour 2027, le débat a pris la forme de « l’année blanche » : prestations sociales, pensions, barèmes fiscaux ou crédits budgétaires seraient maintenus en valeur afin de dégager quelques milliards d’euros d’économies. La formule est séduisante par sa simplicité. Elle donne surtout l’illusion qu’il serait possible de redresser les comptes publics sans véritablement choisir entre les dépenses et sans engager de réformes structurelles.

La situation budgétaire française se prête pourtant de moins en moins aux faux-semblants. La dette publique dépasse désormais 3 500 milliards d’euros et le déficit devrait encore avoisiner 5 % du PIB en 2026. L’objectif initial d’un déficit ramené à 4,5 % en 2027 a déjà été revu à 4,9 %. La France demeure ainsi très éloignée des normes européennes et, surtout, continue d’accroître sa dette dans un environnement où son financement est devenu sensiblement plus coûteux.

Dans ce contexte, l’année blanche apparaît comme une solution de facilité mais celle-ci est un mirage. Une partie des dépenses publiques évolue indépendamment des décisions prises à l’automne. La charge de la dette dépend des taux d’intérêt et du renouvellement des emprunts. Les dépenses de défense sont appelées à progresser. Les besoins dans les domaines de la sécurité, de la santé ou de l’éducation ne disparaissent pas par décret. Le gel se concentre donc inévitablement sur les dépenses les plus facilement pilotables : prestations sociales, retraites, rémunérations publiques ou barèmes fiscaux.

L’année blanche donne du temps au temps sans rien résoudre. Les économies potentielles d’une telle mesure ne sont pas négligeables mais sur la durée peu en proportion avec l’effort d’assainissement à réaliser. Selon les estimations réalisées ces dernières années, une non-indexation des pensions de base, des prestations sociales et du barème de l’impôt sur le revenu permettrait, avec une inflation de 1 %, de dégager autour de 4 à 5 milliards d’euros. Avec une inflation proche de 2 %, le rendement pourrait atteindre 7 à 8 milliards d’euros. À l’échelle d’un déficit public qui se chiffre en centaines de milliards d’euros, l’année blanche constitue donc davantage un instrument de bouclage qu’une stratégie de redressement. Elle soulève, par ailleurs, une question politique évidente : qui sont les perdants ? Un gel des pensions réduit le pouvoir d’achat des retraités ; celui des prestations frappe les ménages qui en dépendent ; celui des rémunérations publiques pénalise les fonctionnaires ; celui du barème de l’impôt sur le revenu augmente discrètement la pression fiscale. Derrière l’apparente neutralité d’un gel se cachent donc des transferts de revenus et des arbitrages éminemment politiques. La tentation est alors grande de multiplier les exceptions. Les petites pensions seraient protégées, tout comme certains minima sociaux. Les dépenses jugées prioritaires continueraient à augmenter. Certaines catégories de fonctionnaires bénéficieraient de mesures spécifiques. À mesure que les exemptions se multiplient, les économies diminuent et le dispositif perd sa cohérence. L’année blanche finit par devenir grise. Surtout, geler une dépense pendant douze mois ne constitue pas une réforme. Les mécanismes de progression demeurent et reprennent leurs effets l’année suivante. Il peut même être politiquement nécessaire de compenser ultérieurement tout ou partie du gel. Le procédé permet d’améliorer ponctuellement un exercice budgétaire mais ne modifie ni l’organisation de la dépense publique ni sa dynamique à moyen terme. C’est précisément le problème français. Depuis plusieurs décennies, les gouvernements successifs ont préféré les mesures paramétriques, les coups de rabot et les hausses ciblées de prélèvements aux réformes portant sur l’efficacité de l’action publique. Les crises ont, en outre, renforcé cette tendance. Des dispositifs créés pour répondre à une situation exceptionnelle survivent fréquemment à l’urgence qui les avait justifiés. Les exonérations, crédits d’impôt, aides sectorielles et dépenses fiscales s’accumulent jusqu’à constituer autant de rentes dont la suppression devient politiquement difficile.

Le débat budgétaire gagnerait pourtant à sortir de l’opposition simpliste entre hausse des impôts et réduction des prestations. La France prélève déjà davantage que la quasi-totalité des grandes économies développées. Elle consacre également une part exceptionnellement élevée de sa richesse aux dépenses publiques. Le problème est donc moins celui du niveau global des ressources que celui de leur utilisation et de la capacité de l’économie à générer davantage de richesse. La fiscalité constitue un bon exemple. Depuis des décennies, les gouvernements annoncent régulièrement leur volonté de supprimer des niches fiscales. Dans les faits, chaque niche dispose de bénéficiaires organisés quand les gains de sa suppression sont diffus. Le statu quo l’emporte presque toujours. Une réforme aurait davantage de chances d’aboutir si la suppression des dispositifs dérogatoires s’accompagnait d’une baisse des taux nominaux. L’objectif devrait être de taxer plus largement mais moins fortement, en privilégiant la neutralité fiscale plutôt que l’empilement des exceptions.

La même logique vaut pour le travail. La France souffre moins d’un manque de productivité horaire que d’un volume de travail insuffisant sur l’ensemble de la vie active. Le taux d’emploi demeure inférieur à celui de plusieurs voisins européens, en particulier aux âges extrêmes de la vie professionnelle. Si la France affichait un taux d’emploi comparable à celui de l’Allemagne, le supplément de richesse créé serait considérable et pourrait représenter autour de 10 % du PIB. Une partie importante de nos difficultés budgétaires serait alors mécaniquement atténuée par davantage de recettes et moins de dépenses sociales. Encore faut-il que travailler davantage soit financièrement attractif. La question des salaires, du coût du travail et des prélèvements pesant sur les revenus d’activité ne peut donc être dissociée de celle des finances publiques. Une politique budgétaire durable ne consiste pas seulement à réduire les dépenses ; elle doit également favoriser l’élargissement de la base productive sur laquelle reposent les prélèvements.

La France dispose d’ailleurs d’exemples européens montrant que la dérive des comptes publics n’est pas irréversible. L’Espagne et le Portugal ont sensiblement amélioré leur situation budgétaire. Même l’Italie, malgré une dette publique très élevée, a démontré qu’un effort sur le solde primaire pouvait modifier la perception des investisseurs. La France ne souffre donc pas d’une malédiction particulière. Elle souffre avant tout d’une difficulté persistante à arbitrer.

Cette incapacité devient plus coûteuse à mesure que la dette augmente. Pendant les années de taux nuls ou négatifs, l’accumulation des déficits semblait presque indolore. Cette parenthèse est refermée. Le renouvellement progressif de la dette à des taux supérieurs renchérit mécaniquement son service. À la fin de la décennie, la charge de la dette pourrait devenir le premier poste budgétaire de l’État. Chaque milliard consacré aux intérêts est alors un milliard qui ne finance ni l’investissement, ni l’éducation, ni la défense, ni la transition énergétique. Dans ces conditions, certaines propositions radicales, comme l’annulation de la dette publique détenue par la Banque de France, relèvent davantage de l’illusion que de la politique économique. Une telle opération ne ferait pas disparaître le problème. Elle porterait atteinte à la crédibilité de la signature française, fragiliserait la confiance des investisseurs et risquerait d’augmenter durablement le coût des futurs emprunts. Pour un État qui doit refinancer chaque année plusieurs centaines de milliards d’euros, la confiance n’est pas un concept abstrait : c’est un actif financier.

L’année blanche ne sera pas retenue par le Parelement. L’idée avancée en août sert de leurre à une mosaïque de mesures.  Quelques milliards seront trouvés ici, quelques autres là, avec l’objectif de rendre politiquement acceptable un budget extrêmement contraint. Cette méthode permettra peut-être de franchir l’obstacle de l’automne 2026 et d’attendre les élections de 2027.. Elle ne répondra pas à la question essentielle : comment ramener durablement les dépenses et les recettes publiques sur une trajectoire compatible avec notre potentiel de croissance ? Depuis trente ans, la France achète du temps avec de la dette. La remontée des taux d’intérêt, plus de 4 % ay milieu du mois d’août, augmente désormais le prix de ce temps. Le véritable choix budgétaire n’oppose donc plus l’austérité à la dépense publique. Il oppose la poursuite des ajustements temporaires à une transformation susceptible d’accroître l’emploi, la croissance et l’efficacité de la dépense.

Jean-Pierre Thomas

Président de Thomas Vendôme Investment

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