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L’heure des comptes… et des mécomptes

Le déficit est sans doute la plus vieille tradition budgétaire française. De la monarchie absolue à la Ve République, les périodes d’équilibre budgétaire ont été rares et brèves. La dernière en date a pris fin il y a plus de cinquante ans. En 2025, le déficit public a atteint plus de 152 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB, plaçant la France parmi les pays les plus impécunieux d’Europe. Le retour du déficit en dessous de 3 % du PIB, qui permettrait d’éviter un emballement de la dette publique, est devenu, ces dernières années, un véritable serpent de mer. Nul n’imagine que la France respectera son programme pluriannuel. Avec le vieillissement démographique, le réarmement, la transition écologique et l’érosion des gains de productivité, rien ne concourt, en effet, à une maîtrise rapide des finances publiques. Il n’y a ni volonté politique ni consensus au sein de la population. Toute demande d’effort provoque une levée de boucliers, chacun estimant que c’est à l’autre de consentir les sacrifices. Les retraités, qui ont travaillé et cotisé toute leur vie, n’entendent pas voir leurs pensions amputées. Toute économie sur la santé est jugée inconcevable. Les entreprises s’opposent à toute remise en cause de leurs exonérations ou de leurs aides au nom de la défense de la compétitivité de l’économie française. Les agriculteurs estiment que l’État ne fait pas assez pour eux. Les élus locaux ne manquent pas de crier famine et d’accuser l’État de leur transférer toujours davantage de charges.

La France a beau être le pays où les dépenses publiques sont les plus élevées d’Europe et de l’OCDE, avec un niveau représentant près de 56 % du PIB, elles demeurent insuffisantes aux yeux d’une grande partie de la population. Nul n’admet que les déficits mettent en péril l’ensemble de la collectivité. Le paradoxe français est là : jamais l’intervention publique n’a été aussi importante, jamais les attentes à son égard n’ont été aussi fortes.

L’élaboration du projet de budget pour 2027 sera sans nul doute l’exercice le plus surréaliste de ces dernières années. Le gouvernement est censé présenter un budget ramenant le déficit à 4,5 % du PIB, alors qu’aucun groupe parlementaire n’est prêt à assumer la responsabilité de mesures impopulaires à quelques mois de l’élection présidentielle. Dans le même temps, aucun n’est disposé à provoquer une crise politique susceptible d’aboutir à une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale ; celle-ci priverait alors le futur Président ou la future Présidente de cette arme pendant plusieurs mois. Ce budget devrait, en outre, avoir une durée de vie limitée. Le pouvoir issu des élections de mai et de juin prochains déposera vraisemblablement une loi de finances rectificative. Il héritera d’une dette publique dépassant 3 500 milliards d’euros et d’une charge d’intérêts approchant 75 milliards d’euros. Ses marges de manœuvre seront d’emblée limitées.

Dans le passé, la France a souvent privilégié la solution fiscale. Aujourd’hui, le niveau des prélèvements obligatoires est de moins en moins accepté. L’histoire rappelle que la question de l’impôt a souvent été à l’origine des grandes crises françaises, de la Fronde à la Révolution française, jusqu’au mouvement des Gilets jaunes.

Dans un tel contexte, comment réaliser, d’ici à 2030, un effort budgétaire de l’ordre d’une centaine de milliards d’euros ? Dès 2027, la France devra affronter une élection présidentielle qui donnera, comme souvent, lieu à une surenchère de promesses non financées. Au fil de la campagne, les marchés pourraient exiger une prime de risque plus élevée, entraînant une hausse des taux d’intérêt sur la dette publique. Le rendement de l’OAT à dix ans pourrait rapidement dépasser 4 %, alourdissant encore le coût du service de la dette. Selon l’identité du futur chef de l’État, des tensions avec l’Union européenne sont envisageables, avec le risque de déboucher sur une crise coûteuse pour la France. Une négociation avec la Banque centrale européenne et la Commission européenne ne serait alors pas à exclure afin de desserrer l’étau budgétaire, au prix d’une forme de mise sous surveillance renforcée. Des mauvais sorciers pourraient être tentés de remettre en cause l’appartenance à la zone euro ou à l’Union européenne, au risque de faire connaître à la France une année « zéro » et de provoquer une crise financière majeure. Un tel scénario demeure aujourd’hui hautement improbable. Les quinze dernières années nous ont néanmoins appris que ce qui paraissait impossible pouvait rapidement devenir envisageable.

L’objectif du prochain quinquennat devra être de mettre un terme à la fatalité de la stagnation. Seule une croissance plus forte permettra à la France de restaurer durablement ses finances publiques. L’Espagne, le Portugal et la Grèce en apportent aujourd’hui la démonstration. Après avoir traversé une décennie de profondes difficultés, ces pays figurent désormais parmi les économies les plus dynamiques d’Europe. Leur redressement a reposé sur des réformes profondes, des efforts collectifs et un retour de la confiance.

Si la France affichait un volume de travail comparable à celui de l’Allemagne ou des pays d’Europe du Nord, une grande partie de ses difficultés budgétaires serait résolue. Au regard de son poids démographique, près de dix points de PIB manquent aujourd’hui à l’appel. La tentation fiscale constituerait la plus mauvaise des réponses. Le système peut certes être rendu plus équitable, notamment par la suppression de nombreuses niches qui se sont progressivement transformées en rentes. Mais il gagnerait surtout à devenir plus simple, plus lisible et plus neutre, en reposant sur des assiettes aussi larges que possible et des taux aussi faibles que possible. Une fiscalité plus efficace favoriserait l’investissement, le travail, l’innovation et, in fine, la création de richesses.

Depuis plus d’un demi-siècle, la France repousse l’heure des comptes en espérant que la croissance, l’inflation ou la baisse des taux finiront par résoudre ce qu’elle n’a jamais réellement voulu affronter. Ce pari a échoué. Les comptes publics ne sont jamais qu’un miroir : ils reflètent les forces comme les faiblesses d’une nation. Restaurer durablement les finances publiques ne sera possible qu’en recréant les conditions de la croissance, du travail et de la confiance. La France dispose encore de la liberté de choisir ses réformes. Si elle tarde davantage, d’autres finiront par les choisir à sa place. L’heure des comptes est venue. À elle d’éviter qu’elle ne devienne celle des mécomptes.

Jean-Pierre Thomas

Président de Thomas Vendôme Investment

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