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Les nouvelles frontières de la gestion d’actifs

L’industrie de la gestion d’actifs est entrée dans une phase de transformation accélérée. Longtemps structurée autour d’un partage relativement stable entre gestion active traditionnelle, produits obligataires et allocation patrimoniale classique, elle est désormais traversée par plusieurs mouvements de fond qui redessinent les rapports de force. La question ne se limite plus à la simple recherche de la performance : mais celle de la capacité des sociétés de gestion à intégrer un grand nombre de facteurs, du retour de la géopolitique à l’essor du digital en passant par les contraintes démographiques ou environnementales.

Le premier choc est naturellement celui des ETF. Ce qui apparaissait il y a encore dix ans comme un segment périphérique est devenu l’un des centres de gravité de la gestion mondiale. En Europe, la collecte a dépassé 325 milliards d’euros en 2025. Cette montée en puissance traduit une évolution profonde du comportement des investisseurs. La transparence, la liquidité, les faibles coûts et l’instantanéité d’exécution constituent désormais des standards de marché. Les grands allocataires considèrent de plus en plus les ETF comme les briques de base de leurs portefeuilles. La gestion active traditionnelle ne disparaît pas, mais elle doit désormais justifier ses frais, démontrer sa capacité à créer de l’alpha et accepter une concurrence devenue permanente. Pour les sociétés de gestion européennes, le défi est majeur. Les acteurs américains disposent d’une puissance de feu commerciale, technologique et financière considérable. La concentration du marché s’accélère autour de quelques géants capables d’absorber les coûts réglementaires et technologiques croissants. La gestion d’actifs est également confrontée à un paradoxe. Jamais les encours n’ont été aussi élevés, mais jamais les marges n’ont été autant sous pression. La baisse des frais sur les produits passifs contamine progressivement toute l’industrie. Dans le même temps, les coûts augmentent : cybersécurité, intelligence artificielle, conformité réglementaire, reporting ESG, exigences prudentielles ou encore infrastructures numériques mobilisent des investissements considérables. Cette évolution impose des gains de productivité et donc faire preuve d’audace.

Le deuxième grand mouvement concerne la remontée des actifs privés. Après une décennie dominée par les marchés cotés et les politiques monétaires ultra-accommodantes, les investisseurs recherchent désormais des primes d’illiquidité et des actifs moins corrélés aux marchés traditionnels. Dette privée, infrastructures, immobilier logistique,   transition   énergétique, private equity ou financement des PME attirent des flux massifs. L’Europe pousse activement ce mouvement avec le développement des véhicules ELTIF 2.0 destinés à démocratiser l’accès des particuliers aux marchés privés. Cette évolution marque une rupture culturelle importante. L’épargne des ménages européens, historiquement très liquide et fortement orientée vers les produits garantis, est progressivement appelée à financer davantage l’économie productive et les investissements de long terme. Cette transformation s’effectue néanmoins dans un environnement complexe. Le retour durable de l’inflation et des tensions géopolitiques modifie profondément les paramètres de gestion. La mondialisation financière heureuse des années 2000 laisse place à une finance plus fragmentée, davantage influencée par les rivalités stratégiques entre blocs économiques. Les gérants doivent désormais intégrer dans leurs modèles les risques liés aux chaînes d’approvisionnement, aux sanctions économiques, aux tensions énergétiques ou encore aux conflits technologiques. Le détroit d’Ormuz, Taïwan, les terres rares ou la maîtrise des semi- conducteurs deviennent des variables financières à part entière. Les banques centrales, elles-mêmes, avancent sur une ligne de crête. Après avoir longtemps soutenu les marchés par des politiques monétaires expansionnistes, elles sont désormais contraintes de concilier lutte contre l’inflation et préservation de la stabilité financière. Cette ambiguïté nourrit une volatilité plus structurelle des marchés obligataires et actions.

Dans cet univers plus instable, la gestion active retrouve paradoxalement une partie de sa légitimité, la sélection des actifs, la diversification réelle et la maîtrise des risques redevenant essentielles. L’idée selon laquelle les marchés monteraient mécaniquement grâce aux liquidités abondantes des banques centrales appartient probablement au passé.

Enfin, la révolution technologique constitue le troisième grand basculement. L’intelligence artificielle transforme déjà les métiers de la gestion : analyse de données, construction de portefeuille, détection des risques, relation client, conformité ou allocation dynamique. L’AMF elle- même souligne désormais les enjeux majeurs liés à l’IA, à la tokenisation des actifs et à la montée des stablecoins dans ses priorités de supervision pour 2026. La tokenisation pourrait à terme modifier profondément la circulation des actifs financiers. Obligations, parts de fonds, immobilier ou infrastructures pourraient être fractionnés, échangés et conservés via des technologies de registre distribué.

Pour les acteurs indépendants de la gestion et du conseil patrimonial, cette période est riche d’opportunités. Les investisseurs recherchent plus que jamais du sens, de l’accompagnement et de la compréhension dans un univers financier plus volatil. La stratégie reprend ses droits dans la gestion d’actifs. C’est une bonne nouvelle !

Jean-Pierre Thomas

Président de Thomas Vendôme Investment

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