Loi Thomas
Quand les illusions prennent le pouvoir
Le dix-huitième épisode officiel de James Bond, Demain ne meurt jamais (Tomorrow Never Dies), met en scène un puissant propriétaire de médias prêt à fabriquer de toutes pièces une guerre entre le Royaume-Uni et la Chine afin d’accroître son influence. Si cette intrigue relève du cinéma, elle apparaît aujourd’hui singulièrement actuelle. La mise en scène de l’information tend de plus en plus à supplanter les faits eux-mêmes, tandis que la frontière entre réalité et récit devient toujours plus fragile.
Les événements récents au Moyen-Orient en ont apporté une nouvelle illustration. Très rapidement, les victimes, les destructions et les conséquences humaines ont été éclipsées par les déclarations spectaculaires des dirigeants iraniens, israéliens ou américains. L’attention s’est déplacée des événements vers les réactions qu’ils suscitaient. La politique se retrouve ainsi enfermée dans une succession de séquences médiatiques où l’émotion domine l’analyse. Les gouvernements consacrent une part croissante de leur énergie à répondre aux controverses du moment, au détriment de l’élaboration de politiques de long terme. Les réseaux sociaux renforcent cette logique en imposant un rythme où l’instantanéité prime sur la vérification.
Cette transformation du paysage médiatique modifie profondément le fonctionnement du débat démocratique. Les perceptions individuelles prennent fréquemment le dessus sur les réalités statistiques. Les données objectives peinent à convaincre lorsqu’elles contredisent les représentations collectives. En France, il demeure par exemple difficile d’expliquer que la faiblesse du taux d’emploi constitue l’une des principales causes de la dégradation des finances publiques. Si notre pays atteignait un niveau d’emploi proche de celui de l’Allemagne, une grande partie du déficit public disparaîtrait mécaniquement. Cette démonstration est pourtant moins audible que la recherche de responsables désignés, qu’il s’agisse des entreprises, des plus aisés ou des étrangers. Or, les fondements de la prospérité demeurent inchangés : le travail, l’investissement et le progrès technique.
Face à ces mutations, les démocraties semblent éprouver les plus grandes difficultés à adapter leurs règles de fonctionnement. Toute réflexion sur une meilleure régulation des plateformes numériques est aussitôt assimilée à une remise en cause de la liberté d’expression. Pourtant, cette dernière ne s’est jamais développée en dehors d’un cadre juridique. En France, la loi du 29 juillet 1881 a précisément cherché à concilier liberté de publier et responsabilité des auteurs. Après l’assassinat, en 1914, de Gaston Calmette, directeur du Figaro, une déontologie plus exigeante s’est progressivement imposée au sein de la presse écrite. Cet équilibre est aujourd’hui fragilisé par l’information en continu et la concurrence permanente des réseaux sociaux.
Le nouvel environnement médiatique favorise les réactions impulsives, les polémiques successives et les accusations parfois infondées. Les contre-vérités circulent avec une rapidité inédite et trouvent un terrain favorable à leur diffusion. Dans ces conditions, l’exercice de la politique, entendue au sens grec comme l’art d’administrer la cité au service de l’intérêt général, devient toujours plus complexe.
Cette évolution pose une question essentielle à l’approche de l’élection présidentielle de 2027 : comment un futur gouvernement pourra-t-il conduire les réformes dont le pays a besoin dans un environnement dominé par l’immédiateté ? Lors de son retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle bénéficiait encore d’un temps politique relativement long. Il lui fallut plusieurs années pour résoudre la question algérienne, réorganiser les institutions et engager le redressement économique de la France. Une telle temporalité paraît aujourd’hui difficilement envisageable.
Le prochain exécutif devra donc réussir un exercice délicat : agir rapidement sans renoncer à expliquer ses choix. Les réformes ne pourront être acceptées que si elles reposent sur un principe d’équilibre, chacun devant identifier clairement les bénéfices qui accompagnent les efforts demandés. Les économies obtenues grâce à la réduction de certaines dépenses publiques ou niches fiscales devront être rendues visibles à travers des mesures favorables à l’emploi et au pouvoir d’achat. Une révision des exonérations de cotisations sociales pourrait ainsi être compensée par un allégement portant sur les premiers revenus d’activité, limitant les effets de seuil tout en bénéficiant aux salariés comme aux entreprises. Au fond, l’enjeu dépasse le contenu des réformes. Il réside dans la capacité des responsables publics à rétablir la primauté des faits, à recréer les conditions d’un débat apaisé et à convaincre par la démonstration plutôt que par la seule communication. Lorsqu’une démocratie cesse d’accorder sa confiance aux faits, elle finit par gouverner à partir des récits qu’elle produit elle-même, au risque de s’éloigner progressivement du réel.
Jean-Pierre Thomas
Président de Thomas Vendôme Investment