Loi Thomas
L’Europe au pied du mur !
Le nouvel ordre international qui se dessine sous nos yeux ne laisse guère de place aux hésitations. Avec Donald Trump, les États-Unis ont choisi d’assumer ouvertement une politique de puissance. Les relations commerciales, la sécurité, l’énergie ou encore les alliances sont désormais envisagées d’abord à l’aune des intérêts américains. Les tensions récentes avec le Canada et l’Union européenne en apportent une nouvelle illustration. Le rapprochement commercial envisagé entre Ottawa et Bruxelles a immédiatement suscité la réaction de Washington. Plus largement, les relations transatlantiques ont changé de nature.
Du discours de JD Vance à Munich, le 14 février 2025, aux pressions exercées sur les Européens depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran le 28 février dernier, les États-Unis rappellent régulièrement à leurs alliés que leur soutien ne saurait plus être considéré comme automatique. Ce changement dépasse la seule personnalité de Donald Trump. Il traduit le retour d’une conception classique des relations internationales fondée sur les rapports de force. Les grandes puissances entendent à nouveau définir leurs zones d’influence, sécuriser leurs approvisionnements stratégiques et contrôler les ressources jugées essentielles à leur souveraineté. Les États-Unis ont ainsi profondément modifié leur politique commerciale, remettant en cause plusieurs décennies de libéralisation des échanges. Ils cherchent parallèlement à consolider leur maîtrise des chaînes d’approvisionnement, des matières premières et de l’énergie. La compétition économique rejoint désormais directement la compétition stratégique. Pour l’Europe, cette transformation du paysage international intervient au plus mauvais moment. Le continent doit simultanément affronter le retour de la guerre et de la violence dans les relations entre États, le renchérissement durable de l’énergie et l’affaiblissement de la garantie américaine dont il a bénéficié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. À ces trois défis s’ajoute la montée en puissance de la Chine, devenue non plus seulement un partenaire commercial ou un fournisseur, mais un concurrent direct dans un nombre croissant de secteurs industriels et technologiques.
Dans le numérique, l’intelligence artificielle ou les données, la dépendance européenne est particulièrement préoccupante. Elle expose les entreprises comme les États à des coûts économiques mais également à une perte progressive d’autonomie stratégique.
Les difficultés européennes ne sont pourtant pas nées avec la nouvelle donne géopolitique. Depuis la fin des années 1990, les gains de productivité se sont progressivement érodés. Ce ralentissement explique une partie de l’écart de croissance et de richesse qui s’est creusé avec les États-Unis. La création de l’euro a constitué une étape historique dans la construction européenne, mais elle ne pouvait être considérée comme son aboutissement. Depuis lors, les avancées ont été plus limitées. Certes, les crises financières et celle des dettes souveraines ont conduit à la création de nouveaux mécanismes de solidarité et de surveillance. Mais l’intégration économique demeure largement inachevée.
Les rapports de Mario Draghi et d’Enrico Letta l’ont récemment rappelé : le marché unique reste incomplet, en particulier dans le domaine financier. Plus de trente ans après sa création et plus d’un quart de siècle après l’introduction de l’euro, l’Europe ne dispose toujours pas d’un véritable marché unifié des capitaux. Cette fragmentation a un coût. Une part importante de l’épargne européenne finance aujourd’hui des entreprises ou des marchés situés aux États-Unis, où les investisseurs trouvent davantage d’opportunités et souvent de meilleures perspectives de rendement. L’Europe souffre également de la faiblesse de son budget commun, qui représente environ 1 % de son PIB, ainsi que de l’absence d’un véritable marché de titres européens comparable à celui des bons du Trésor américains.
Depuis une vingtaine d’années, l’Union donne ainsi trop souvent le sentiment de réagir aux événements plutôt que de les anticiper. Le rejet du traité constitutionnel en 2005, puis le Brexit en 2016, ont nourri le doute sur la dynamique européenne. Dans le même temps, les gouvernements nationaux ont fréquemment pris l’habitude d’attribuer à Bruxelles la responsabilité de décisions auxquelles ils avaient pourtant eux-mêmes participé.
Cette vision pessimiste ne doit cependant pas masquer les forces du continent. Avec près de 450 millions d’habitants disposant globalement d’un pouvoir d’achat élevé, l’Union européenne demeure l’un des principaux marchés de consommation au monde. Elle bénéficie d’infrastructures de grande qualité, d’universités et de centres de recherche reconnus, ainsi que d’une base industrielle encore puissante. Dans l’aéronautique, l’automobile, l’agroalimentaire, la pharmacie, les équipements électriques, la construction navale ou les machines-outils, les entreprises européennes occupent toujours des positions de premier plan. Peu de régions dans le monde disposent d’un tissu économique aussi diversifié.
Le paradoxe est donc saisissant : au moment où les grandes puissances cherchent à consolider leur influence, certains Européens semblent tentés de remettre en cause ce qui constitue précisément leur principal levier de puissance, à savoir leur capacité à agir collectivement. Face aux États-Unis, à la Chine ou à la Russie, et demain face à l’Inde ou au Brésil, aucun État européen ne dispose seul de la taille critique nécessaire pour peser durablement sur l’ordre international.
L’Europe doit donc franchir une nouvelle étape. Trois domaines apparaissent prioritaires : l’énergie, l’intelligence artificielle et la défense. Dans chacun d’entre eux, la réponse ne peut être seulement nationale. Les investissements nécessaires, les enjeux industriels et les rapports de force internationaux dépassent désormais largement les capacités d’un État membre pris isolément. Une intégration plus poussée suppose nécessairement de partager davantage de souveraineté. La question n’est cependant plus de savoir ce que les États européens accepteraient théoriquement d’abandonner, mais quelle souveraineté réelle ils peuvent encore exercer lorsqu’ils agissent séparément.
Robert Schuman déclarait le 9 mai 1950 que « l’Europe ne se fera pas d’un coup » mais « par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait ». Soixante-seize ans plus tard, cette méthode demeure sans doute pertinente, mais le calendrier s’est considérablement resserré. L’Europe dispose encore des hommes, des entreprises, des technologies, de l’épargne et des infrastructures nécessaires pour demeurer l’un des grands pôles économiques et politiques du XXIe siècle. Encore faut-il qu’elle accepte de transformer ces atouts en puissance collective.
Jean-Pierre Thomas
Président de Thomas Vendôme Investment