Loi Thomas
Les nouvelles voies de la réussite
Pendant plusieurs décennies, la promotion sociale en France a reposé sur un parcours relativement bien établi : réussir à l’école, obtenir le baccalauréat puis un diplôme de l’enseignement supérieur, intégrer une grande entreprise ou la fonction publique, devenir cadre et accéder à la propriété. À partir des années 1960, ce modèle a accompagné l’essor des classes moyennes et permis à une partie d’entre elles d’accéder aux fonctions dirigeantes.
Cette évolution a également transformé les élites françaises. Aux notables traditionnels – avocats, médecins, élus locaux – ont progressivement succédé les ingénieurs, hauts fonctionnaires et cadres des grandes entreprises. La Ve République a consacré cette montée en puissance des compétences techniques et administratives. Six de ses huit présidents sont passés par Sciences Po ou l’École libre des sciences politiques et quatre par l’ENA. Seul le général de Gaulle n’a fréquenté aucune de ces deux institutions.
Ce modèle correspondait à une époque où l’État reconstruisait, planifiait et modernisait le pays. Il fallait bâtir des infrastructures, développer la production d’électricité, créer des filières industrielles et étendre les services publics. La maîtrise technique et administrative conférait alors une forte légitimité sociale.
Cette France des diplômés s’est appuyée sur la massification de l’enseignement supérieur. Le pays comptait environ 310 000 étudiants en 1960, contre plus de trois millions aujourd’hui. La proportion de bacheliers dans une génération est passée de 29 % en 1985 à près de 80 % en 2023. Parallèlement, les cadres, qui représentaient 8 % des emplois en 1982, en occupent près d’un quart aujourd’hui.
Cette démocratisation constitue une réussite, mais elle a mécaniquement réduit le pouvoir distinctif du diplôme. Lorsque moins d’un jeune sur trois obtenait le baccalauréat, celui-ci constituait un véritable marqueur social. Lorsqu’ils sont quatre sur cinq, il devient davantage un point de passage. Le même phénomène, à des degrés divers, concerne l’enseignement supérieur. Le diplôme demeure indispensable pour accéder à de nombreuses professions, mais il ne suffit plus à garantir une position sociale privilégiée.
Sa valeur économique reste pourtant indéniable. Parmi les jeunes sortis depuis un à quatre ans du système éducatif, le taux de chômage atteint 42 % chez les personnes peu ou pas diplômées, contre seulement 7 % chez les titulaires d’un bac+5 ou davantage. Les écarts de rémunération restent également significatifs. Entre 2021 et 2023, le salaire médian des jeunes diplômés du supérieur long atteignait environ 2 000 euros nets par mois, contre 1 200 euros pour les jeunes peu ou pas diplômés.
Le diplôme protège donc toujours, mais il promet moins qu’autrefois. Après cinq années d’études, un salaire de 2 000 euros nets peut apparaître en décalage avec les attentes suscitées par le parcours scolaire. L’accès au statut de cadre ne signifie plus nécessairement ascension rapide, enrichissement ou reconnaissance sociale.
Cette évolution intervient au moment où les élites administratives et politiques connaissent elles-mêmes une crise de légitimité. Elles sont accusées d’avoir laissé dériver la dette publique, accompagné la désindustrialisation et accepté une croissance durablement faible. Ces reproches sont souvent excessifs. Les déficits accumulés depuis plusieurs décennies comme le recul industriel relèvent moins des décisions d’une poignée de hauts fonctionnaires que de choix collectifs successifs. Les élites peuvent en revanche être accusées d’avoir parfois manqué de courage en préférant différer les ajustements nécessaires.
La disparition de l’ENA, remplacée en 2022 par l’Institut national du service public, symbolise cette remise en cause. Sciences Po avait auparavant supprimé l’épreuve de culture générale puis profondément transformé ses modalités d’admission. Au-delà de leur portée pratique, ces réformes témoignent d’une contestation des anciens critères de l’excellence, accusés notamment de favoriser la reproduction sociale.
Dans le même temps émergent des formes de réussite moins directement liées au cursus académique. Elles concernent les entrepreneurs à la tête de plusieurs restaurants, commerces ou boulangeries, les professionnels du bâtiment devenus chefs d’entreprise, les exploitants de plateformes logistiques ou encore les acteurs du commerce numérique. Les artisans et commerçants ne sont évidemment pas nouveaux. Ce qui change, c’est leur capacité à développer des réseaux, multiplier les établissements et atteindre rapidement une taille significative grâce aux franchises et aux outils numériques.
Ces nouveaux notables peuvent être diplômés, mais leur titre scolaire n’est plus leur principal signe de reconnaissance. Leur réussite repose sur leur capacité à trouver des clients, recruter et diriger des équipes, négocier avec les banques, choisir les bons emplacements ou reproduire un modèle rentable. Leur influence dépend moins de leur appartenance à une institution que de leur réussite économique.
Un entrepreneur possédant plusieurs boulangeries, restaurants ou hôtels peut ainsi disposer de revenus et d’un patrimoine supérieurs à ceux d’un cadre dirigeant parisien. Un artisan employant une quinzaine de salariés exerce un véritable pouvoir économique à l’échelle de son territoire sans pour autant appartenir aux élites traditionnellement recensées. La réussite sociale se déplace ainsi en partie du salaire vers le patrimoine, du titre vers l’entreprise et de la reconnaissance institutionnelle vers le succès économique.
Cette bourgeoisie entrepreneuriale entretient souvent un rapport ambivalent avec l’État. Elle critique les normes, la bureaucratie et le centralisme tout en attendant des pouvoirs publics qu’ils assurent une concurrence équitable et un environnement favorable à l’activité. Elle demande moins la disparition de l’État que son efficacité.
L’intelligence artificielle pourrait accélérer cette recomposition. Certaines tâches tertiaires traditionnellement confiées aux jeunes diplômés – recherche d’informations, analyse de documents, rédaction ou préparation de présentations – figurent parmi celles qui peuvent être largement automatisées. Or elles constituent souvent les premières étapes d’une carrière de cadre. Dans le même temps, l’IA offre aux petites entreprises et aux entrepreneurs des outils jusqu’ici réservés aux grandes organisations, leur permettant d’accroître leur productivité et leur capacité d’action.
Le diplôme n’est donc pas condamné. Il demeure un puissant facteur de protection contre le chômage et conserve une réelle valeur économique. En revanche, il n’a plus le monopole de la réussite ni celui du prestige. Dans une économie où le savoir devient plus accessible et où les technologies bouleversent les organisations, la distinction pourrait de plus en plus reposer sur la capacité à transformer les connaissances en résultats. L’élite de demain sera sans doute moins définie par son titre que par son aptitude à associer savoir et action, réflexion et exécution, compétence et prise de risque.
Jean-Pierre Thomas
Président de Thomas Vendôme Investment