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Carton plein pour l’Espagne !

Le football ne se limite jamais tout à fait au rectangle vert. Il révèle les tensions, les excès et les aspirations d’une époque. Cette Coupe du monde n’a pas échappé à la règle. Elle a été traversée par le regain du souverainisme et du protectionnisme. Le président des États-Unis, l’un des pays organisateurs, est allé jusqu’à intervenir auprès des instances internationales pour tenter d’obtenir l’annulation du carton rouge infligé à un joueur américain. Au Paraguay, une élue a tenu des propos racistes d’une extrême violence contre un joueur français. Le retour des frontières s’est également invité dans la compétition, certains supporters étrangers ayant été empêchés d’entrer aux États-Unis au nom de la politique migratoire.

Le spectacle s’est aussi soumis aux nouvelles lois du marché. Avec la tarification dynamique, certaines places ont dépassé 10 000 dollars, des montants désormais moins exceptionnels outre-Atlantique pour les grands événements sportifs. Sur les réseaux sociaux, les influenceurs, épaulés par l’intelligence artificielle, ont diffusé à grande échelle des vidéos conçues pour devenir virales. La communication a souvent pris le pas sur le jeu. L’équipe de France, portée aux nues avant même le début de la compétition, a ensuite été condamnée avec la même démesure. Le phénomène est ancien, mais rarement avait-il atteint une telle intensité.

Dans cet univers dominé par le bruit et les emballements, l’Espagne a répondu par le collectif. En s’imposant face à l’Argentine, 1 à 0 après prolongation, le 19 juillet, elle a remporté une deuxième Coupe du monde, seize ans après son premier sacre. Déjà championne d’Europe en 2024, la Roja règne désormais sans partage sur le football international. Son succès doit moins à l’accumulation des individualités qu’à la cohésion d’une équipe capable de faire du jeu une œuvre commune.

Cette victoire sportive fait écho au redressement d’un pays qui, entre 2008 et 2012, avait connu une crise économique et sociale d’une rare brutalité. Depuis 2019, le PIB espagnol a progressé en volume d’environ 10,3 %, contre 6,4 % dans la zone euro et 5,7 % en France. Quand Paris et Rome peinent à retrouver un véritable élan, Madrid suit une trajectoire singulière, portée notamment par une immigration importante.

En 2025, la population espagnole a augmenté de près de 462 000 personnes, pour atteindre 49,6 millions d’habitants au 1er janvier 2026. Plus de dix millions de résidents sont nés hors du pays. Cette dynamique démographique alimente le marché du travail, soutient la consommation et entretient les besoins en logements. L’emploi a progressé de 2,7 % en 2025 et devrait encore augmenter de plus de 2 % en 2026. L’Espagne a ainsi choisi de répondre au vieillissement par l’ouverture, là où d’autres pays européens hésitent encore sur la voie à suivre.

L’investissement constitue un autre pilier du rebond. Il a augmenté de 5,8 % en 2025, contre seulement 0,5 % en France. L’Espagne a également fait preuve d’une réelle efficacité dans l’utilisation des crédits de NextGenerationEU, le programme européen adopté après la crise sanitaire. Avec l’Italie, elle figure parmi ses principales bénéficiaires. Ces ressources ont contribué à la rénovation du réseau ferroviaire, à l’essor des énergies renouvelables et à la modernisation d’une industrie confrontée aux impératifs de la transition numérique et environnementale.

Les services complètent ce tableau. Le tourisme reste une activité essentielle : aucun autre pays européen n’en tire autant de recettes. L’économie espagnole ne repose cependant plus uniquement sur le soleil, les plages et le patrimoine culturel. Les prestations informatiques, financières, professionnelles et de conseil prennent une place croissante dans ses échanges extérieurs. En 2025, les exportations de services hors tourisme ont progressé de plus de 11 %.

Le développement du solaire et de l’éolien permet, par ailleurs, à l’Espagne de disposer d’une électricité relativement compétitive. Cet avantage attire les centres de données dont l’intelligence artificielle est particulièrement gourmande. Après avoir longtemps souffert de son éloignement des principaux centres industriels européens, le pays transforme progressivement sa géographie et son climat en atouts économiques.

Le redressement espagnol est également financier. Madrid emprunte désormais à des taux sensiblement inférieurs à ceux consentis à la France. Le déficit public a été ramené sous le seuil de 3 % du PIB, tandis que la dette publique poursuit son reflux. Après avoir dépassé 120 % du PIB, elle avoisine désormais 100 %. L’assainissement ne concerne pas seulement l’État. Depuis l’éclatement de la bulle immobilière en 2008, les entreprises et les ménages ont fortement réduit leur endettement. Selon la Commission européenne, celui des ménages se situe à un niveau historiquement bas.

La consommation bénéficie ainsi de plusieurs soutiens : les créations d’emplois, la hausse des salaires et l’allègement de la charge financière. Le chômage demeure néanmoins le principal point faible de l’économie espagnole. Il concernait encore 10,5 % de la population active en 2025. Il devrait toutefois repasser sous la barre des 10 % en 2026, ce qui ne s’était plus produit depuis 2008.

Au-delà des statistiques, l’Espagne a retrouvé un bien aussi précieux que fragile : la confiance. Celle-ci anime les ménages, les entrepreneurs et les investisseurs. Elle nourrit aussi une fierté nationale qui s’exprime autant dans les stades que dans la réussite de groupes désormais incontournables. Zara, Santander, Iberdrola ou Volotea incarnent cette Espagne qui ne se contente plus de rattraper ses voisins, mais entend les devancer. Longtemps rangée parmi les économies vulnérables de la périphérie européenne, l’Espagne est devenue la plus dynamique des grandes puissances du continent. Elle recueille les fruits des efforts engagés après la crise financière, de son ouverture démographique, de sa compétitivité énergétique et de son utilisation avisée des financements européens. Après avoir longtemps couru derrière les autres, elle impose désormais son rythme. Son étoile brille dans les stades, mais sa victoire la plus décisive se joue peut-être ailleurs.

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